Un magnifique hommage : « Charles Vacquerie », Victor Hugo

Voici un poème que je trouve magnifique. Pour le comprendre, il faut connaître le drame qui a frappé les famille Hugo et Vacquerie. Léopoldine, fille bien aimée de Victor Hugo, épouse Charles Vacquerie en 1843. Les deux familles ont l’habitude de se cotoyer.

Lors d’un séjour à Villequier, le coupe embarquer sur un canot de course en direction de Caudebec. Au retour, le bateau chavire. Léopoldine, Charles ainsi que 3 autres membres de la famille Vacquerie sont emportés. Charles tente de sauver son épouse mais en vain et se noie lui aussi. Face à ce sacrifice, les deux familles décidèrent de les inhumer ensemble, dans le même cimetière. 

Victor Hugo apprend la nouvelle de ce décès dans un journal, alors qu’il revient d’un voyage en Espagne avec Juliette Drouet. Il écrira à Louise Bertin:

  » J’ai lu. C’est ainsi que j’ai appris que la moitié de ma vie et de mon cœur était morte (…). O mon Dieu, que vous ai-je fait ! (…) Dieu ne veut pas qu’on ait le paradis sur la terre. Il l’a reprise. Oh ! mon pauvre ange, dire que je ne la reverrai plus « .

C’est en 1852, lors de son exil à Jersey que Victor Hugo consacre un poème à son gendre, publié en 1856 dans les Contemplations.

Voici donc ce très très beau poème:

XVII

Il ne sera pas dit que ce jeune homme, ô deuil!

Se sera de ses mains ouvert l'affreux cercueil

Où séjourne l'ombre abhorrée,

Hélas! et qu'il aura lui-même dans la mort

De ses jours généreux, encor pleins jusqu'au bord,

Renversé la coupe dorée,



Et que sa mère, pâle et perdant la raison,

Aura vu rapporter au seuil de sa maison,

Sous un suaire aux plis funèbres,

Ce fils, naguère encor pareil au jour qui naît,

Maintenant blème et froid, tel que la mort venait

De le faire pour les ténèbres;



Il ne sera pas dit qu'il sera mort ainsi,

Qu'il aura, coeur profond et par l'amour saisi,

Donné sa vie à ma colombe,

Et qu'il l'aura suivie au lieu morne et voilé,

Sans que la voix du père à genoux ait parlé

A cet âme dans cette tombe!



En présence de tant d'amour et de vertu,

Il ne sera pas dit que je me serai tu,

Moi qu'attendent les maux sans nombre!

Que je n'aurai point mit sur sa bière un flambeau,

Et que je n'aurai pas devant son noir tombeau

Fait asseoir une strophe sombre!



N'ayant pu la sauver, il a voulu mourir.

Sois béni, toi qui, jeune, à l'âge où vient s'offrir

L'espérance joyeuse encore,

Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps,

Ayant devant les yeux l'azur de tes vingt ans

Et le sourire de l'aurore,



A tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs,

Aux nouvelles amours, aux oublieux désirs

Par qui toute peine est bannie,

A l'avenir, trésor des jours à peine éclos,

A la vie, au soleil, préféras sous les flots

L'étreinte de cette agonie!



Oh! quelle sombre joie à cet être charmant

De se voir embrassée au suprême moment,

Par ton doux désespoir fidèle!

La pauvre âme a souri dans l'angoisse, en sentant

A travers l'eau sinistre et l'effroyable instant

Que tu t'en venais avec elle!



Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs.

-- Que fais-tu? disait-elle. -- Et lui disait : -- Tu meurs

Il faut bien aussi que je meure! --

Et, les bras enlacés, doux couple frissonnant,

Ils se sont en allés dans l'ombre; et maintenant,

On entend le fleuve qui pleure.



Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux

Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux,

Qu'à jamais l'aube en ta nuit brille!

Aie à jamais sur toit l'ombre de Dieu penché!

Sois béni sous la pierre où te voilà couché!

Dors, mon fils, auprès de ma fille!



Sois béni! que la brise et que l'oiseau des bois,

Passants mystérieux, de leur plus douce voix

Te parlent dans ta maison sombre!

Que la source te pleure avec sa goutte d'eau!

Que le frais liseron se glisse en ton tombeau

Comme une caresse de l'ombre!



Oh! s'immoler, sortir avec l'ange qui sort,

Suivre ce qu'on aima dans l'horreur de la mort,

Dans le sépulcre ou sur les claies,

Donner ses jours, son sang et ses illusions!... --

Jésus baise en pleurant ces saintes actions

Avec les lèvres de ses plaies.



Rien n'égale ici-bas, rien n'atteint sous les cieux

Ces héros, doucement saignants et radieux,

Amour, qui n'ont que toi pour règle;

Le génie à l'oeil fixe, au vaste élan vainqueur,

Lui-même est dépassé par ces essors du coeur;

L'ange vole plus haut que l'aigle.



Dors! -- O mes douloureux et sombres bien-aimés!

Dormez le chaste hymen du sépulcre! dormez!

Dormez au bruit du flot qui gronde,

Tandis que l'homme souffre, et que le vent lointain

Chasse les noirs vivants à travers le destin,

Et les marins à travers l'onde!



Ou plutôt, car la mort n'est pas un lourd sommeil,

Envolez-vous tous deux dans l'abîme vermeil,

Dans les profonds gouffres de joie,

Où le juste qui meurt semble un soleil levant,

Où la mort au front pâle est comme un lys vivant,

Où l'ange frissonnant flamboie!



Fuyez, mes doux oiseaux! évadez-vous tous deux

Loin de notre nuit froide et loin du mal hideux!

Franchissez l'éther d'un coup d'aile!

Volez loin de ce monde, âpre hiver sans clarté,

Vers cette radieuse et bleue éternité,

Dont l'âme humaine est l'hirondelle!



O chers êtres absents, on ne vous verra plus

Marcher au vert penchant des coteaux chevelus,

Disant tout bas de douces choses!

Dans le mois des chansons, des nids et des lilas,

Vous n'irez plus semant des sourires, hélas!

Vous n'irez plus cueillant des roses!



On ne vous verra plus, dans ces sentiers joyeux,

Errer, et, comme si vous évitiez les yeux

De l'horizon vaste et superbe,

Chercher l'obscur asile et le taillis profond

Où passent des rayons qui tremblent et qui font

Des taches de soleil sur l'herbe!



Villequier, Caudebec, et tous ces frais vallons,

Ne vous entendront plus vous écrier : -Allons,

-Le vent est bon, la Seine est belle!-

Comme ces lieux charmants vont être pleins d'ennui!

Les hardis goëlands ne diront plus : C'est lui!

Les fleurs ne diront plus : C'est elle!



Dieu, qui ferme la vie et rouvre l'idéal,

Fait flotter à jamais votre lit nuptial

Sous le grand dôme aux clairs pilastres;

En vous prenant la terre, il vous prit les douleurs;

Ce père souriant, pour les champs pleins de fleurs,

Vous donne les cieux remplis d'astres!



Allez des esprits purs accroître la tribu.

De cette coupe amère où vous n'avez pas bu,

Hélas! nous viderons le reste.

Pendant que nous pleurons, de sanglots abreuvés,

Vous, heureux, enivrés de vous-mêmes, vivez

Dans l'éblouissement céleste!



Vivez! aimez! ayez les bonheurs infinis.

Oh! les anges pensifs, bénissant et bénis,

Savent seuls, sous les sacrés voiles,

Ce qu'il entre d'extase, et d'ombre, et de ciel bleu,

Dans l'éternel baiser de deux âmes que Dieu

Tout à coup change en deux étoiles!
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5 réponses à Un magnifique hommage : « Charles Vacquerie », Victor Hugo

  1. Isaïe dit :

    Ce poème laisse transparaître toute l’estime de Victor Hugo à l’endroit de Charles vacquerie qui venait de faire et à sa femme nouvellement épousé et au monde entier le témoignage du vrai sens de son amour. Ce grand poète puise au fond de la citerne de l’inspiration poétique la substance nécessaire et les mots oh combien émouvants pour rendre hommage à ce « grand fou » au cœur d’une générosité jamais égalée. Dans la douleur et l’étonnement, le poète verse dans l’admiration de cet être sans jamais se départir de son espérance de voir ces jeunes arrachés à la fleur de l’âge dans l’étreinte éternelle de leur créateur.
    Merci beaucoup à ce poète que je n’ai fini d’admirer la plume.

  2. Nag dit :

    J’adore les poèmes de Victor Hugo car on y trouve tout ce qui fait une vie. des poèmes de jeunesse, un peu fleur bleue, des poèmes d’adulte lorsqu’il se bat contre la critique, des poèmes de grand père pleins de douceurs et de tendresse… Je ne me lasse pas de lire son oeuvre! Un grand poète effectivement!

  3. popop's dit :

    Je suis entrain de l’étudier et franchement, j’ai pleuré quand je l’ai lu ! C’est tellement triste ce qui leur est arrivé… Léopoldine devait être une personne formidable.
    ET Victor Hugo est (selon moi) le plus grand poète de la poésie lyrique…
    Bis

  4. Nag dit :

    Ton commentaire me fait plaisir. C’est un de mes poèmes préférés, très émouvant quand on connaît cette histoire…

  5. gabrielle dit :

    En effet, c’est magnifique…et émouvant!

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